Episode VII
Agenouillé contre le cadavre de sa mère, l'enfant vit d'abord le pantalon rouge, puis, levant la tête, la capote bleu sombre, et enfin le képi rouge du fantassin qui venait d'interrompre le jeu sadique des bourgeois. Mais le soldat souhaitait simplement examiner le corps sans vie, et il trouva rapidement l'objet de sa fouille : un pot à lait en fer blanc. Cette femme était donc bien une << pétroleuse >>*, qui, si elle avait encore été vivante, aurait mérité la mort. Seul son jeune fils avait réchappé à l'assaut de la troupe ; lui aussi était coupable et devait être fusillé. L'enfant chercha à se débattre mais renonça bien vite, épuisé par les événements de la nuit. Le fantassin le déposa contre un mur et le mit en joue.
Gabriel sursauta dans son lit en laissant échapper un cri. Tout cela n'était heureusement qu'un horrible cauchemar. Il se trouvait dans l'une des nombreuses chambres du château du Cloître, ayant accepté l'hospitalité de Gontrand Le Gac de Lansalut, le maître des lieux. La pendule indiquait dix heures, et les autres devaient déjà être levés. Le jeune homme s'habilla promptement et descendit les marches d'un vaste escalier en marbre. Dans la salle de réception, le petit groupe des participants de la veille semblaient échanger des propos assez vifs. Quand ils aperçurent sa présence, un grand silence se fit. Gustave avança avec le journal du matin en pointant du doigt l'entrefilet qui était l'objet de la dispute.
Meurtre étrange à Montmartre
L'affaire du violoniste fou de la rue Lepic n'est toujours pas éclaircie, au bout d'une semaine d'enquête. Après la confusion créée par des témoignages contradictoires, les faits sont désormais bien connus. A l'angle de la rue Lepic et de la rue des Abbesses, un vagabond inconnu des services de police jouait du violon en échange de quelques pièces. Il attira soudainement l'attention des badauds en gesticulant bizarrement et en interprétant brusquement une musique inhabituelle et inquiétante.
Le mendiant se jeta alors dans la foule dans un accès de folie. Comme des passants cherchèrent à le maintenir afin de le calmer, il arracha des cordes de son violon et étrangla un jeune père de quatre enfants. Profitant de la stupeur des témoins, il parvint malheureusement à s'échapper. Les enquêteurs sont toujours à sa recherche et son signalement sera bientôt diffusé dans les rues de Paris.
A la lecture de cet article, Gabriel comprit la teneur des débats. Certains invités, dont Gustave, pensaient que ce fait nouveau n'était que pure coïncidence, alors que d'autres, notamment la médium et leur hôte, ne pouvaient s'empêcher de voir des similitudes entre le mal qui rongeait Gabriel et la crise de folie dont avait été victime le vagabond. D'autres que lui étaient-ils possédés ? En viendrait-il aussi à commettre de telles horreurs ?
* Pétroleuse : femme du peuple qui, pendant la Commune (1871), aurait utilisé du pétrole pour allumer des incendies. En réalité, son existence était une invention du Figaro, qui réclamait que femmes et enfants devaient être << [fusillés] sans procès avec la vermine des communeux >>.
Le criminel de la rue Lepic est-il victime de la même malédiction que Gabriel Le Braz ? Qelle est l'identité de cet assassin qui court toujours ? Vous le saurez en lisant le prochain épisode de RHAPSODIE EN SOURDINE !

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